« Tu m’avais promis de ne pas me tuer en partant… » « Et je devais aussi t’être fidèle… » In: Ma nuit avec Gilbert. Ed: Mercure de France. Prix: Illimité.

« Ne s’épousent-ils pas? Ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne me quitte pas ». Jacques Brel: Ne me quitte pas.

« Concret est l’objet qui ne se détruit pas lui-même » Gilbert Simondon. Du mode d’existence des objets techniques.

   Et ce n’est que maintenant -que le temps passe vite et lentement à la fois, diable, quand on ne le compte pas – que je trouve le courage de parler, de dire, de donner à mon chagrin des mots. Car voilà, j’étais seule, et ma foi, heureuse d’exister, puisqu’ainsi en avaient voulu le Seigneur et mes parents et la pente glissante savonnée de la santé, et puis il fallut un homme, et je dis bien un homme, en insistant autant sur le Un que sur l’Homme, pour que mon âme saigne et que soit douloureuse ma paisible existence. Je ne vis plus, mes âmes, mes amis, je brûle du dedans. Il m’a quittée.

   Et qu’est-ce qu’une nuit? O rossignols, retenez vos harangues ! Je ne veux pas de soleil, car je sais qu’au matin, au matin, il partira. Et je n’aurais de lui -persistance rétinienne – qu’une image brillante de silhouette découpée, masquant d’indifférence le goudron brûlant et fondu: c’est Gilbert qui s’en va, et il tient à la main son chapeau qu’il balance, négligeant, et il fume négligeant sa première cigarette, négligeant, et il tourne au coin de la rue fatidique et la lumière l’embrasse, et moi, misérable, je suis seule.

    Car voilà, j’ai aimé. Aimé qu’il me parle comme à un chien, comme à une chienne (« que voulez-vous Madame, quand on aime ! » ) et j’ai aimé qu’il donne de la pensée au dedans du dedans de ma pensée. J’ai aimé qu’il choisisse à ma place les lieux où nous irions vivre nos aventures. J’ai aimé qu’il dépose son empreinte indélicate dans le creux de mon lit (et moi, misérable, toute la nuit j’ai roulé jusqu’à heurter son dos, parce qu’il était plus lourd que moi, et que sans doute restait insatisfait insatiable en mon coeur un morceau de désir qu’aucune de ces étreintes n’avait désenflammé).

   Ainsi sont les hommes, monde, ainsi: insaisissables. Et celui qui hier couchait à ton côté aujourd’hui s’envole et s’en va pour enfin s’endormir, ou dans les bras d’une autre, ou dans ceux de la science. On ne possède jamais. Oh tu m’as tant appris, Gilbert, et tu m’as tant parlé. Et au bout de cette nuit, je savais comment te prendre et comment t’écouter, lesquels de tes mots au-delà des injures étaient gorgés d’amour, lesquelles de tes idées me feraient des enfants, lesquelles de tes pensées ne concernaient que moi, si rares et si précieuses, tandis qu’infiniment, tu t’enpassionnais d’autre chose. Je t’ai compris Gilbert: il ne sert à rien d’être abstrait. Et moi-même je tâche d’accrocher à mon corps une âme et à mon coeur un peu de substance, et ce n’est pas ma faute, si je respire à vide, si mon pouls soubresaute, si j’hoquète et si j’injure par mon mal ta pensée. J’aimerais être comme toi, Gilbert, et j’aimerais que penser cesse d’être se détruire, ou exister se nuire. J’aimerais que tu m’apprennes comment les dents de scies de mes poumons arrêteront d’user mon coeur et mes artères.

Oh Gilbert, si tu m’aimes. Ou plutôt si un jour tu as pensé m’aimer. Si je t’ai émue. Si quelque chose en moi a trouvé grâce à tes yeux si sévères. Si j’ai pu être ta femme, au moins quelques secondes, rien qu’à toi, prisonnière. Oh Gilbert, reviens moi. Et apprends moi le monde.

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Elle est terminée! Quoi? l’Eternité. in Sur les trâces du dauphin d’eau douce, éd. PointSeuil, préfacé par G. Adener, 13€75, en cours de réimpression.

 

Et puisque la brévitude est une valeur trop souvent oubliée, trop souvent délaissée dans nos absurdes, absconses sociétés modernes, il conviendrait que je me contente d’un elliptique haïku bien dense et bien serré, c’est-à-dire nourri d’un tissu conceptuel cohérent et conséquent, quoique ce mot ne veuille rien dire en lui-même, et pourtant, déja, lorsque j’ai pris l’initiative de mettre en exergue cet extrait d’une de mes oeuvres de prime jeunesse, il était déjà exclu que j’opte pour une forme courte et allusive, puisque mettre en exergue une citation plus longue que la substance du texte, non vraiment, ça ne se fait pas, je suis peut-être un rat, un cochon, un poussin et une belette, mais j’ai le sens de l’esthétique et de ce qui se fait, ou bien ne se fait pas. Néanmoins, puisqu’il est déja 10heures28, je tâcherai de ne pas trop ronger le temps qu’il me reste avant d’entammer le cortège des devoirs ordinaires, la longue farandole tellement habituelle, celle qui me ronge, elle, et m’use jusqu’à la corde (de cors, cordis: le coeur), et surtout pour une fois, il faudrait tenter de ne pas faire du paradigme héraclitéen le seul substrat poético-romantique de ma parole, en parlant d’usure de l’âme et de fuite du temps, parce qu’il y en a marre. Soyons légers, pour une fois, monde, légers comme l’hirondelle (hirunda, ae, f) qui dévore les abeilles (apis, apis, n peut-être) dans son essaim (examen, inis, comme par hasard, comme si le concours, à la fin, c’était la ruche et les piqures et moi je suis allergique à ce genre de venin -mais bon sang, SLS, quand cesseras-tu de te plaindre, de te plaindre, de te plaindre, de te plaindre…)

Ame te souvient-il, au fond du paradis, (commençons par cette obsédante poésie…) de la gare d’Auteuil et des trains de jadis (et on s’arrêtera là) et d’avoir surtout rencontré cette bête que tu croyais salée, salée comme disons, une bonne palette de porc telle que la cuisine en automne, tiens donc, ton cher père, ou salée comme le sel de la terre, celui qui ne servira plus à rien s’il vient à s’affadir, qu’à être jeté au badauds et foulé aux pieds par ces mêmes badauds, mais qui pourtant nageait dans les eaux les plus douces, si tant est qu’une eau puisse être douce quand elle lave et qu’elle est susceptible de contenir poissons, poulpes, vases, sirènes, chimères inachevées et autres minotaures, créature du chaos si ce mot à un sens, du néant si on veut faire chic. Cette bête, te dis-je, t’en souvient-il? Elle avait de grands yeux de faons tous mouillés d’émotion et une propension assez incontrôlable à faire des phrases, elle portait autour de son cou sordide le ruban doré de l’Envie, et elle papillonnait, surtout, comme une légère hirondelle (hirunda, ae, f) autour des Choses Humaines, comme aurait dit Aragon… que disait-elle? ce serait, ma foi, trop grave et trop solennel de restituer ici la lettre même de cette poésie véritable du vrai, de cette philosophie véritable du beau, et ce serait mentir, puisque ô poésie, je sais qu’on te méprise et te dénie, alors je dirai simplement qu’elle parlait, (me parlait ou se parlait) d’un entrelacs de voix absolument ridicule de rococo, de ce chalutier colossal qu’on nomme la vie qui ne s’aventure pas dans les eaux douces, mais fend la métaphoriquement balourde houle amère des flots, qu’on appelle rouleurs éternels etc. etc. Oui, mais que disait-elle… enfin, tu étais là comme moi, tu t’en souviens… elle disait des bêtises, des vers, des saletés de vers, tu t’en souviens comme moi, monde… l’homme est hanté et ce sont de pieuses gens que nos athées (nos athées, notre équipe de foot, quoi…) et elle s’amusait à cette drôle de paronomase athée/hanté, parce qu’elle se croyait plus intelligente que les autres et capable de renvoyer dos-à-dos les hommes et leur ferveur, leur bête, leur irraisonnée ferveur, dans son grondement post-moderne et elle se moquait de quiconque ne faisait pas l’étrange choix de l’hétéronomie revendiquée. Mais ce n’est pas tout! L’homme est salé: « vous êtes le sel de la terre, etc. etc. » et salé d’un sel qui goûte amèrement, c’est ainsi, car comme chacun sait, ce n’est pas drôle de mourir… d’autant moins drôle que souvent, mourir c’est cruel, parce qu’on n’aime pas mourir. D’aphorismes en aphorismes, rappelle-toi, elle t’avait emmené jusqu’à l’agacement (tu n’aimes pas les poètes, foutre!) et tu avais fini par toiser vertement sa face de dauphin (sourire colgate, grands yeux de faons, oreilles de fennec, voix de pigeon) et par lui retorquer une méchanceté pleine d’esprit, façon Audiard ou façon Marivaux, mais les répliques qui sont en creux, et vexé, le dauphin avait fait une dernière cabriole pour replonger dans son flot lisse. Dauphin d’eau douce… mon oeil, va…

Seulement, aujourd’hui, tu le cherches, cet animal. Pas de métaphore là-dessous, pas d’allégorie, ah non, surtout pas, c’est trop kitsch. Tu le cherches vraiment, c’est à dire que tu vas à la pèche avec un filet, un paquet de saumon fumé, et une grosse lampe nazie pour l’interroger en cas de prise, et planté sur ton grand chalutier fantastique, qu’on appelle rouleur éternel de victimes, tu attends misérablement qu’il refasse surface (cette fois, le chalutier nage en eaux douces, parce que tu as pensé à tout). Tu crois parfois qu’il va venir, mais c’est une tanche, une bonne grosse tanche, ou pire un poulpe d’eau douce, et cette fois, c’est si laid que tu te caches pendant plusieurs jours en fond de câle, « aux fers », cries-tu quand tu te cadenasses, parce que ça te fait du bien de prendre un peu l’air moisi des sous-sols. Le plus souvent, tu attends sur le pont, lové dans le fauteuil à bascule de l’habitude, pas de surprise, fumant les cigarettes de l’impatience, pour te changer, et jusqu’au malaise tu te berces et tu inspires. Passe une nuée de mouette, tu leur poses la question, elle te fait un bras d’honneur. Tu n’as plus l’énergie de te fâcher alors d’énervement, tu t’endors, et quand tu te réveilles, comme dans un Jane Austen, le dauphin d’eau douce est venu te poser sa carte de visite mais le majordome a dit que tu étais indisponible et c’est reparti pour un autre cycle d’attente.

Le temps passe. Tu cueilles le jour (carpe diem, obligé). Tu t’ennuies (éternullité, obligé) et c’est comme une malédiction. Sans métaphores, surtout, sans allégories, parce que c’est trop kitsch, vous savez tous ce que j’en pense…

Quand tu auras mis la main sur cette saleté de dauphin, (tu t’imagines bien le saisir par le col comme un chat et le tirer de l’eau avec l’air énervé de Mme Griset qui punit Pouf), ce sera à son tour d’aller dans la cale, et là, là plus de couille molle qui tienne, ça va chier des bulles et des vraies bulles. Il va prendre cher, ce pauvre dauphin. Tu battras la cadence selon les principes d’Hegel sur ton gros tamtam pourpre et tu lui hurleras jusqu’à épuisement « travaille, prophète » (bon sang, tout ce récit préliminaire pour le bonheur d’écrire cette phrase débile que j’aurais aussi bien pu mettre en titre et basta). Seulement à épuisement, c’est toi qui iras te coucher dans le hamac de la quiétude et il continuera à brasser dans son coeur le sceau à glace du chagrin jusqu’à avoir craché son bon sang d’aphorisme, qui ne te plaira pas, c’est sûr, mais au moins, tu auras le coeur net.

Love from Voiron.

« Vous ne dansez pas? » « Non…Que voulez-vous, mon gros rat… tous les démons ne sont pas solubles dans l’alcool » in Folies nocturnes d’un vilain Kiki, éd. Point Seuil, coll. Philosophie, 13$95 environ.

       Il n’est pas un jour sans que je me dise que l’heure a sonné, sensible à l’horloge comtoise de la salle à manger de la maison de famille, intelligible dans mon âme raisonnable et rationnelle puisque le corps est pourri comme l’a dit Platon, à fort juste titre, de laisser grimper dans mon être naufragé la marée solennelle de l’Austérité, d’en finir avec l’opulente décadence aux rayons addictifs et de se mettre, à la fin, « dans le rang », comme tout gentil Kiki qui se respecte (l’on ne m’a pas habituée à être un affreux jojo, je le confesse, et les bêtises, ma foi, sont choses fort neuves pour une liberté aussi fraiche et candide que la mienne). N’en ais-je pas assez de donner mon moi sacré, mon inviolée monade immaculée d’inexpérience, en spectacle, en théâtre, sur la scène putride du monde, de m’adonner gaiement, allégrement, aux jouissances esthétiques de la perversion la plus antiglamour. Qu’est-ce que cela, enfin! Alors qu’il y a tant de charmes à se lover dans les détours poussiéreux des austères présbythères (des austères phalanstères, presque paronomastiques, bonus +20, même si Rondins Putrides, de son nom apache,  l’a elle-même fait préciser à la chair de ma chair dans un confus bougonnement qu’elle tient de son père car j’articule toujours fort bien, il s’agit d’une variation d’un phonème pas plus, alors « peau de zob! »),  pour sentir s’écouler les heures constructives de la conscience morale, scandées, comme dit Hegel, par le rythme de l’intériorité, dans son innénarable va-et-vient dialectique d’action et d’introspection! Tant de charmes à se rouler en boule sur le pont cahotant d’un chalutier fantastique, pour ne rien faire qu’entendre couler le monde sous les kilotonnes d’acier soviétique! Tant de charmes à l’ascète bonheur de se rompre le cou, de se fracturer ouvertement l’âme (spéciale dédicace à Kusturica, oh oui!) sur les chemins retors de la connaissance…

Et toi (voilà que dans un élan de lyrisme appolinarien, je me mets à me parler comme un Dieu à son homme, avec la sévérité d’un père, et la tendresse aussi, d’un père pour son enfant qui vient de s’égarer et dont il attend, quoiqu’il soit rétif, les exploits les plus sûrs), tu te roules dans la fange honteuse de la décadence, sous cette clarté absurde de la tentation… De nuits en nuits, en jours, tu traînes ta labyrinthesque fatigue, tu t’y égares, tu la maudits, tu l’entretiens comme un péché sordide implanté dans ta chair! Et tu bois à longs traits l’amer alcool de l’ennui, l’amer alcool du vertige, l’amer alcool (pastis, en principe) de l’oisiveté coupable! Et tu ne fumes pas les sages pipes de la patience, que pourtant chaque jour les peupliers languides te tendent à grands bras, mais l’opium, l’opium de se déprendre… se désenchevêtrer, et pourtant, tu t’enfonces…

(Il faudrait ici le grand cri de Jésus maudissant les Pharisiens dans l’Evangile de Pasolini: Jérusalem, Jérusalem! , avec l’accent italien aux couleurs primitives et chantantes qui sonnent si justement, pour dire l’indignation sublime qui me transperce, et l’impuissante colère du Dieu pour sa créature échappée, car ne suis-je pas mon fruit, celui de mon labeur, de mon éternel labeur?) Austérité! Austérité! pourquoi m’as tu abandonnée? Pourquoi, soudain, cette déréliction? Je ne te parle pas de tuer toute passion, car je sais fort bien, et ce n’est pas Ken Loach qui me contredira, que l’on ne sait jamais agir que par amour, mais fais-moi cette grâce de réveiller mon goût pour la sérénité du cloître, pour la poussièreuse étude au parfum si âpre, pour l’égaiement mutique de l’esprit sur la voie sans appel de la vérité…

   Tu vois, monde, odysséenne est l’aventure de la conscience sur les chemins de la vertu, et étroite la route qui mène au paradis. Tu vois, monde, (anaphore, bonus +10) c’est une chose de naître, comme diraient les poétes, mais il faut encore apprendre à devenir. De même que le poussin qui fracture du dedans sa coquille trop dure doit encore se trouver la force d’avoir des plumes, l’humain ne peut se contenter de sa santé pour vivre, et haec est vita in terra aeterna et amaritudine pectoris…

Gros poutous partout, ton rat.

Je tâcherai d’être brève, car je te sais bien couard, monde, et tu parviens rarement à suivre les secrétions de mon sacro-saint moi dès lors qu’elles te font l’effet d’être diluviennes, et en cela, tu n’as pas tort, car outre la sagesse qui fait toujours préférer une bruine à une tempête, l’homme possède une horloge (comtoise, puisque je suis dans la Marne, pays à la temporalité scandée par le cri régulier de ce meuble de famille) intérieure très exigeante, ou plutôt un sablier intérieur intransigeant, qui lui fait foutrement savoir que, les minutes étant comptées, il est criminel d’en gaspiller de précieuses et qu’il vaut mieux aller passer son temps en divertissements pascaliens bariolés que de s’adonner à la maudite méditation de la lecture; ceci étant dit, pour ce qu’il me reste à dire, j’admet qu’on puisse trouver activité plus construcive, ou tout du moins divertissement plus efficace que la lecture de mon héraclitéenne prose, puisque comme l’a dit Platon, qui connaissait son affaire, le corps est pourri et Dieu a de la chance de ne pas exister, bref…

Il y a mille choses que j’aurais a te dire, monde, puisque ton Histoire, mal écrite par essence, est gavée d’injustices et qu’un coeur tendre comme le mien est gavé d’amertumes (l’amère tumeur etc. tu connais mieux que moi la chanson somatisante des cancéreux précoces…) et d’amertumes qui toutes demandent à être expurgées par le déversement… Te parler, monde, je le sais, ce serait me laver à grande eau de cette décadence où, vengeur, tu m’as plongée toute entière depuis peu, et me déshabiller de toute cette crasse putride dont tu m’as couverte, mais pourtant, je ne suis plus d’humeur à faire de grands réquisitoires et ma bile noire, ma foi, ma bile noire, à moi, l’atrabilaire, et bien, je la ravale. Tu ne subiras pas la liste de mes troubles… Monde: faisons la paix!

Tu m’as traînée de chambres en chambres (ô ma jeunesse immaculée…) et j’atterris, j’alunis finalement dans cet endroit d’enfance d’Ecury sur Coole dont je parle souvent -j’y étais à Noël, par exemple, fouille dans tes archives: j’étais encore, car jeune, gorgée d’espoir -et où le passé se fait, ma foi, plus sensible qu’ailleurs, sans doute car les morts y habitent plus densément les couloirs et les cadres, sans doute aussi à cause du noir digne de Bernanos qui s’abat tous les soirs sur les champs de betterave, peut-être aussi parce que la chorégraphie élastique des étourneaux y est la seule, et quelle seule!, allégresse… Je me suis résolue à attendre, tassée dans le fauteuil à bascule de l’habitude (il faudrait un tome pléiade entier pour raconter la génèse fantasmagorique de cette image qui ne parle sans doute qu’au cerveau qui l’enfanta: le fauteuil à bascule de l’habitude, c’est vieillir, et depuis peu l’idée de vieillir m’émeut, et j’ai surtout la prétention d’entendre dans cette image un peu grosse une harmonique de type Michaux, barbarement calquée sur cette expression formidable: fumer les longues pipes de la patience, qui me rappelle qu’on fume pour faire passer le temps et que la pipe est un objet d’une lenteur mortelle…) que finisse l’heure d’être amère: j’ai grandi, ça arrive à tout le monde. J’ai grandi au point que je pourrais avoir des envies de famille (spéciale dédicace à il-se-reconnaitra), pour que le temps ne soit plus romantiquement linéaire, mais cyclique, d’anniversaires en anniversaires, de Noël en Noël, de vacances en vacances… On est parfois étrange… Enfin, à d’autres le bonheur de la sarbacane… A d’autres la joie d’être autre. J’aime peut-être déjà les inconséquents flux et reflux des années qui rayeront inlassables le disque de mon âme car je sais que comme une science, la vie est marée montante et, de vague en vague, ensevelit. Viendront avec les années (il fallait bien que j’en revienne une fois, la dernière, c’est promis, à ce chant tabagique et morbide…) qui sait quelles autres épreuves, mais je te sentirai tout près, je sais que tu m’en consoleras…

Alors? Il n’y a pas, cher monde, cher monde, de conclusion qui vaille la peine d’être écrite, mais je prend cependant ici la grosse voix qui me sert à faire toutes les voix d’hommes -la grosse voix du capitaine des pirates qui va nous rouler un palot -et je lui fais dire cette bêtise innomable, cette banalité crasse, cette ânerie catholique embourgeoisée et de toute façon, il ne faut pas m’en vouloir, parce que justement, il se trouve que depuis peu, j’ai découvert que j’étais une sorte de salope de bourgeoise cathotradi, indigne d’existence, quoique j’en eusse, et qui par conséquent peut pousser le lyrisme jusqu’à cet inutile aveu d’amour et de faiblesse, alors ouvre bien grand, monde, tes oreilles de chacal, pour le recevoir comme une perle fine: finalement, ça va bien.

Sois sage en attendant.

Rajout du 12 aout: oublie tout, monde. Je n’écrirai pas un poème de Michaux en même pas un vers, ni un pastiche de la Comtesse de Ségur, quoique j’aime l’utopie malsaine dans laquelle vivent toutes ces femmes sado-masos qui croient qu’il suffit de s’aimer pour s’appeler « ma fille », d’être bon pour contenter Dieu et de souffrir pour apprendre, j’écrirai un sonnet à la Keats: On a first look on etc. Et je tâcherai de dire quelle fut ma douleur quand j’ai découvert combien passait le temps et combien, dirons-nous, avaient fânés les pétales mordorés de la jeunesse… car finalement, vieillir n’est pas vieillir… on se trompe. Vieillir n’est pas vieillir comme on pourrait vouloir dire « éterniser », mais vieillir, c’est quitter, et ma foi, ça m’accable. J’aurais aimé, disons, qu’à la fin des Vacances, et l’on revient subrepticement à la Comtesse via une métaphore filable à l’infini, dans la mesure où je connais par coeur les trois tomes de Sophie, sauf le passage des Vacances où Paul raconte l’équipée chez les sauvages, puisque même gamin j’avais compris le concept des récits métadiégétiques et je m’étais dit « peau de zob! », j’aurais aimé, donc, qu’à la fin des Vacances la Comtesse n’écrive pas cette phrase: nous allons laisser vieillir et mourir nos amis, et que leur vie soudain ne passe pas en un éclair, brisant toute l’illusion romanesque, par une subite accélération de rythme, révélant au passage des absurdités sans nom, comme lorsqu’on apprend que Paul et Marguerite se marient pour s’occuper des deux Rosbourg, bonjour l’ambiance dans la famille, bonjour la vie sexuelle entre frères et soeurs… passons, j’aurais aimé qu’elle laisse tout en plan et que pour l’éternité, ils soient dans cette jeunesse sans âge, dans cette gigantesque vacance où rien n’est impossible, que le petit Jacques ne soit jamais arraché aux bras de Marguerite, que les Rosbourg restent vivre à Fleurville… en fait, finalement, peut-être t’accablerai-je d’un remake de la Comtesse de Ségur, finalement, et j’y ai déja réfléchi, j’appelerai ça Fleurville, Rosbourg et autres plantes grasses, parce que ça montrera que je ne suis pas une lectrice pré-critique et que je ne pleure pas à chaque fois, à chaque fois que M. de Rosbourg prie sur Marguerite endormie, que Paul retrouve Sophie et que la comtesse Blagowsky demande pardon pour toutes les perversions qu’elle a fait subir à sa pupille… on verra ça. En attendant, maudits soient les dénouements…

S’il savait, ce rat de temps qui passe, qui est passé par ici, qui ne repassera pas par là, ce qu’il laisse derrière lui, quel champ de bataille, quelle déreliction, et bien, je vous le dit, il suspenderait son vol et ferait ses excuses.

Allons, ne te lasse pas, je ne demande rien et il n’y a pas de véritable cadeau que tu puisses me faire, alors pour une fois, pour une fois, écoute moi râler sans rien dire et sans croire que je suis égoïste, écoute moi chercher des métaphores vives pour être bien lyrique et te faire croire, ô croire, que je sens ce matin combien je suis plus vieille qu’à mon habitude. Vingt ans, mais comme dit Aragon, je ne réecrirais pas ma vie, elle est devant moi sur la table et dans ma main pétrie comme une boule de pâte à tarte bien grasse et ferme, je ne ferais pas le bilan car il n’est plus à faire, je ne prendrai aucune des résolutions intenables et s’il faut te dire, monde, quelque chose qui pour une fois sorte de l’ordinaire et justifie l’effort de t’envoyer maintenant cette lettre ouverte, alors sache simplement que j’essayerai de continuer d’exister avec toi, dans ton sein aphrodisiaque et épicé, aidée dans cette non-tâche par l’inertie de l’être, car on m’a embarquée il y a plus de vingt ans, finalement plus de vingt ans, car l’enfant à naître est déja souvent né, sur ce chalutier qu’on appelle vivre, et qui de flots en flots me traîne et me secoue et m’enfile autour du cou un long collier d’années comme des bouteilles vides, vides car vidées à longs traits délicieux ou amers, et que de cette monture, ma foi, on ne descend pas. Alors je serai là tant que tu voudras de moi, et heureuse de l’être avec ça. J’opposerai mon inutile résistance au vent fétide de l’Histoire, au vent insignifiant des choses quotidiennes, je ferai une bosse de corps sous la couette, je résisterai aux doigts qui tâteront et aux pensées qui passent (car qu’est-ce qu’être?) et je tâcherai de le faire toujours de bon coeur. Ce n’est pas un oisif rêveur qui parle là, fort de soudaines et antiglamours pulsions mortifères, parce que je sais très bien qu’on aime toujours la vie et qu’on est tous un peu ce genre d’acrobates qui même au déséspoir rattrapent avec ferveur le trapêze salutaire. J’attendrai, voilà, que s’annule la nuit de Juillet qui me mit au monde il y a fort longtemps, et je prierai chaque soir ce gros ours en peluche Divin des solitaires (l’on est toujours, quand le temps passe, célibataire) entre mes bras fidèles pour qu’il me garde bien dans ses petits papiers et qu’il ait l’obligeance de me faire une vie belle -ou bien je lui ferai signer des accords de neutralité, et j’agirai toujours comme s’il était absent de notre beau cosmos et que je ne devais compter que sur moi et ma bande d’imbéciles heureux chers à mon coeur (mais les fondements métaphysiques de mon existence sont posés plus proprement dans mon troisième opus Vie et mort d’un gros Kiki, éditions du Fer à Souder, 13$75, momentamément indisponible: en cours de réimpression). Et puisqu’il faut un fin mot à une si douce histoire que celle d’exister, je me contenterai (et là, c’est bien intime, car je suis fatiguée) de répéter le conseil que j’aurais tant voulu pouvoir donner à mes petites soeurs bien-aimés, mais qu’apparemment elles ont mis en application sans mes bons soins, cela dit je ne déséspère pas de leur faire savoir que c’était aussi mon idée, à la base: il faut naître.

A moi! L’Histoire de toutes mes folies! (Comme un titre de Supertramp, cet article comportera trois temps étonnamment reliés par un thème principal, mais qui pourraient sembler, d’une certaine façon et bien que ce ne soit absolument pas le cas, indépendants. Ici, nous faisons référence au tube From now on, qui me rappelle mon père de façon extravagante, même si moins extravagante que Eric Cantona, dont la seule parole intelligible à mon oreille barbare et donc amalgamée pour moi au sens entier de la chanson est living in a fantasy, qui fut mon premier et dernier contact heureux avec la langue de Shakespeare, lorsque mon susnommé père me faisait remarquer alors que j’étais haute comme trois pomme la similarité entre le terme fantasy et la fantaisie française, me faisant pour jamais aimer ce chant comme un hymne à la féérie. L’intérêt d’une telle phrase ici est de servir d’emblème à la réflexion générale que nous nous proposons de mener, c’est à dire l’aspect esthétique de toute existence, car qu’est-ce qu’être, comme je le dirais dans un prochain article, sinon résister au vent frais, vent du matin. Bonne lecture.)

Longtemps je me suis couchée de bonne heure. Il n’y avait qu’une minuscule veilleuse -vous savez bien, ô natifs des glorieuses 90’s, cette espèce de badge blanc qu’on se contente d’enfiler dans la prise -qui n’éclairait pas grand chose, sinon son propre corps inutile, et qui était diablement insuffisante à éloigner mort, monstres et autres terreurs nocturnes. La chambre d’Ecury-sur-Coole où je passais mes vacances d’été, aujourd’hui territoire conquis qui ne me fait plus guère que l’effet d’une douce retraite au vert, bercée par les coucous et les chorégraphies élastiques des étourneaux allègres, était alors une zone fort hostile, ténébreuse et les soirs, que je béni sans cesse maintenant que j’y vois l’occasion de reposer -si tant est que l’on puisse se reposer de quoi que ce soit en ce monde barbare-, une épreuve abominable. L’enfance n’est certes pas le lieu de l’insouciance ou de la liberté. Les poètes se trompent, qui ne savent que la comparer à une vacance toute entière sensuelle, où le temps même, duquel sourdent inévitablement toutes les angoisses, s’absente. Dépossédé de soi comme on l’est à cet âge, c’est un monde de géants qu’il faut affronter, et des nuits colossales comme des morts véritables, et des repas d’ogres que l’on ne choisit pas, et rien ne nous sauve vraiment de cette petitesse que le temps qui efface également les frayeurs. Puis, il fallut grandir, et pendant que d’autres publiaient ou travaillaient, je passai au contraire trois années de voyage à désapprendre tout […] -passionnément.

Ceci n’est pas, cher monde, chers natifs des 90’s, un pastiche de Proust ou un grand cri du coeur. Ne me prend pas au mot, s’il te plait. (Phrases courtes, pas d’exclamations… bon sang, elle est lyrique… alors là, on va avoir des sueurs froides mes cocos!) Ne me prend pas au mot car la profession de foi n’est certainement pas dans la série de contingents détails et de contingents présents gnomiques qu’allégrement, entraînée par l’archétypale phrase-incipit de Proust -oui, je sais, c’est Aragon qui dit que tout coule d’une phrase, mais on va dire que ça marche quand même -car il importe peu que j’ai véritablement passé mes vacances à Ecury-sur-Coole, où je me prépare à retourner d’ailleurs, ou que véritablement je garde de l’enfance ce monstrueux souvenir d’une vie mutilée. L’aveu viendra plus tard, monde, car j’ai bien réfléchi.

J’ai bien réfléchi, j’ai repensé à tout cela -cela: vivre, croire, exister, être soi -et voilà ce qu’aujourd’hui j’ai envie de t’en dire: être, c’est esthétique. Et qui suis-je que l’image moi-même de moi? Etre, c’est artistique. Et ceux qui voudront voir ici le délire d’une âme boursouflée par l’alcool astronome ou le tabac dandysant, qu’ils regardent en eux-même et me disent s’ils n’entendent pas la voix de ce Grand Narrateur Universel qui leur tonne d’être beaux, d’être grands et fervents, ou bien d’être petits et d’aimer petitement. Et même seuls, amis, ne trouvez vous pas belle la mine de solitude et le regard sérieux qui passe sur votre mine? Et même seuls, amis, ne vous jetez-vous pas sur vos traversins pour pleurer de travers, coudes au front, comme des princesses échouées de dessins animés, Cendrillon, par exemple, qui attend dans son dos la main fraîche de sa bonne fée-marraine? Je crois qu’être s’apprend, comme un langage, et qu’on vit toujours comme on a pu voir vivre (-passionnément.) les autres du réel ou les autres des livres.

C’est Aragon encore une fois, parce qu’il est partout, bon sang, celui-là,  qui livre à nos entendements ravis le mot de la fin (car rien n’est plus vrai qu’un poème): vivre c’est mentir-vrai.

Love you everybody!

Que sont mes amis devenus, que j’avais de si prêt tenus, et tant aimés, surtout, tant aimés?

Oui, monde à l’oeil impitoyable, universel narrateur sous le regard duquel, tels d’infâmes poissons dans leur bête aquarium, nous surnageons, hagards, dans les eaux troubles du cosmos, oui, je deviens lyrique! L’année fut glamour, bucolique, idyllique, épique, socialiste, post-moderne et ensoleillée, et voilà qu’en ce mois de Juillet alors qu’à grandes brassées le temps m’entraîne loin de cet Eden fantasmé et loin même des regrets qui pouvaient être les miens à l’heure de saluer, sur le glauque quai de gare, les autres qui furent pour quelques sereins jours, mes jumeaux d’âmes( « adieux, oh amis! » « et c’est pour la vie? » « c’est pour la vie. Nous ne nous verrons plus sur terre…Et pire: bientôt cela ne sera même plus douloureux » « oh ami, fais-moi un gros calin! ») , je ne suis plus rien de ces tremplins de liesse et tout au contraire, monde, tout au contraire, je creuse déjà le mausolée sordide qui sera plus tard (quoique depuis que je fume, le sablier coule plus vite à mes veines) mon glacial tombeau, au loin, au plus loin des gros calins, des gros calins de notre jeunesse. Eh quoi? -révolte épistolaire, coup classique – Depuis la nuit de juillet, non celle-là, mais l’autre, qui jadis m’enfanta, les heures passent et s’enfilent comme des perles, comme des mots, comme, et pardonne-moi monde qui n’aime plus les poèmes ce grand cri jaillissant de mon petit coeur de pierre torturé sur le grill de la mélancolie, des navires ahuris, solitaires, des grands chalutiers blancs, par exemple, aussi lourds que des mouettes et chargés comme des âmes à l’heure de la pesée, cahin-caha sur la crète langoureuse des flots, ballottés par ces flots qu’on appelle rouleurs éternels de victimes, des navires, quoi, ces grandes coques qui disent tant d’adieux et qui voient tant de rives, quoique toujours sous un même ciel, des navires qui promettent la mémoire aux amants, je te rêverai de chambre en chambre, ô ma jeunesse immaculée, des navires, bref… Et qui suis-je après tout que ces heures enfilées? Qui suis-je? Je ne suis rien. Ah, la mélancolie!

J’avais rêvé pour toi, monde qui mérite mieux qu’une ardeur insensée, un sobre et raisonnable pastiche d’Yves Bonnefoy, ou de la Comtesse de Ségur, ou de Max Jacob puisque j’ai retrouvé dans mes papiers (oui, j’ai vingt ans, alors j’ai des papiers, des archives quoi… enfin, c’est la classe, quand même. Des papiers dont j’avais oublié l’existence et que je peux retrouver de temps en temps pour me dire: c’est bien mon écriture illisible, mais enfin je n’ai pu écrire ce truc… ) un essai très réussi, juste glauque comme il faut, et léger comme il faut, qui concerne le cimetière d’Ecury-sur-Coole déja évoqué et l’approche irrémédiable du tombeau – tout passe, tout casse, et puis la mort arrive, bien sûr. J’avais rêvé tout ça, mais que veux-tu… les hommes sont faits d’un bois si noueux qu’on ne peut y tailler de poutres bien droites… Et puis, il y a les mouches… qui bourdonnent, qui choralent, qui concertent et m’énervent… c’est ça, la vie des bêtes… et puis comme dit Pascal, les mouches… enfin, je ne me cherche pas d’excuse, c’est juste que tu sais, quoi, bon… enfin… tu me pardonneras, toi qui me connais si bien, même si, oui, je le sais, il n’y a pas de connaissance des êtres… enfin, voilà, quoi, désolée…

Et puis, il y a surtout, rubicond et furieux, cet abcès que nul n’élude, l’abcès de n’être personne, mais d’être quelqu’un quand même, finalement, et quelqu’un bêtement qui attend que ça passe, et qui pourtant se dit, dans son for intérieur ( dans son fort intérieur, dans sa citadelle intérieur, cette inéluctable intuition d’être soi dans l’être-là dasein de toute volonté au-delà de toute représentation, quoique l’intériorité ne soit jamais qu’un camaïeu gavé des choses du dehors, à commencer par ce bête mot  de « moi » qu’on croit dire sincèrement et qui nous fait mentir, pourtant, irrémédiablement, et c’est pour ça, je vous le dis, Dieu est peut-être un mec à la cool, mais il l’aura mauvaise quand il ouvrivra l’oeil…) que ce ne sera pas drôle, de mourir, et d’aimer tant de choses: la nuit bleue, les matins roses, et les fruits longs à mûrir, et d’autres choses encore plus précieuses que celles-là mais que jamais Paul-Jean Toulet n’a jugé utile de mettre en alexandrin, et qui pourtant sont probablement les raisons mêmes pour lesquels ont peut aimer ou croire aimer les délices du cosmos que sont nuits bleues, matins roses ou dans mon cas les chalutiers qui se frayent lourdement un passage dans les gouffres amers, à savoir (ut complétif) les gens, les autres: cette bande d’imbéciles heureux qui fait le jour et la nuit, les couleurs et les goûts et qui fait passer le temps, bon sang, pour autant qu’il passe vraiment dans cette éternullité des vacances d’été, pendant lesquelles -et je conclurai peut-être  là-dessus, sur ce grand cri démoniquaque-, pendant lesquelles ah, que la vie est quotidienne… (et du plus vrai qu’on s’en souvienne, combien nous fûmes piètres, et sans génie…). C’est sans doute cet abcès qui aujourd’hui me pèse, qui m’incommode, inlavable souillure, originelle souillure, tandis qu’il faudrait pouvoir se désapprendre et ne faire plus qu’un avec ce monde heureux qui nous prend dans son sein, se désapprendre et finalement sentir que ce soir le soleil est si doux, et l’air si léger, que c’est à peine si nous savons que nous existons encore. Mais la quête de l’immédiateté est longue et douleureuse à qui (datif) veut l’entreprendre, et il faudrait peut-être, pour atteindre le but, être fou, symbolique, et oublier de vivre, car vivre, monde, c’est montrer.

Alors j’attends. Et les siècles encore contenus dans le sein opaque du temps passeront par milliers sur mon attente, sans rendre à nos sereines journées leur existence, mais tout de même, sans empêcher qu’elles eussent été.

Bien à toi.