“Tu m’avais promis de ne pas me tuer en partant…” “Et je devais aussi t’être fidèle…” In: Ma nuit avec Gilbert. Ed: Mercure de France. Prix: Illimité.

“Ne s’épousent-ils pas? Ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne me quitte pas”. Jacques Brel: Ne me quitte pas.

“Concret est l’objet qui ne se détruit pas lui-même” Gilbert Simondon. Du mode d’existence des objets techniques.

   Et ce n’est que maintenant -que le temps passe vite et lentement à la fois, diable, quand on ne le compte pas – que je trouve le courage de parler, de dire, de donner à mon chagrin des mots. Car voilà, j’étais seule, et ma foi, heureuse d’exister, puisqu’ainsi en avaient voulu le Seigneur et mes parents et la pente glissante savonnée de la santé, et puis il fallut un homme, et je dis bien un homme, en insistant autant sur le Un que sur l’Homme, pour que mon âme saigne et que soit douloureuse ma paisible existence. Je ne vis plus, mes âmes, mes amis, je brûle du dedans. Il m’a quittée.

   Et qu’est-ce qu’une nuit? O rossignols, retenez vos harangues ! Je ne veux pas de soleil, car je sais qu’au matin, au matin, il partira. Et je n’aurais de lui -persistance rétinienne – qu’une image brillante de silhouette découpée, masquant d’indifférence le goudron brûlant et fondu: c’est Gilbert qui s’en va, et il tient à la main son chapeau qu’il balance, négligeant, et il fume négligeant sa première cigarette, négligeant, et il tourne au coin de la rue fatidique et la lumière l’embrasse, et moi, misérable, je suis seule.

    Car voilà, j’ai aimé. Aimé qu’il me parle comme à un chien, comme à une chienne (“que voulez-vous Madame, quand on aime !” ) et j’ai aimé qu’il donne de la pensée au dedans du dedans de ma pensée. J’ai aimé qu’il choisisse à ma place les lieux où nous irions vivre nos aventures. J’ai aimé qu’il dépose son empreinte indélicate dans le creux de mon lit (et moi, misérable, toute la nuit j’ai roulé jusqu’à heurter son dos, parce qu’il était plus lourd que moi, et que sans doute restait insatisfait insatiable en mon coeur un morceau de désir qu’aucune de ces étreintes n’avait désenflammé).

   Ainsi sont les hommes, monde, ainsi: insaisissables. Et celui qui hier couchait à ton côté aujourd’hui s’envole et s’en va pour enfin s’endormir, ou dans les bras d’une autre, ou dans ceux de la science. On ne possède jamais. Oh tu m’as tant appris, Gilbert, et tu m’as tant parlé. Et au bout de cette nuit, je savais comment te prendre et comment t’écouter, lesquels de tes mots au-delà des injures étaient gorgés d’amour, lesquelles de tes idées me feraient des enfants, lesquelles de tes pensées ne concernaient que moi, si rares et si précieuses, tandis qu’infiniment, tu t’enpassionnais d’autre chose. Je t’ai compris Gilbert: il ne sert à rien d’être abstrait. Et moi-même je tâche d’accrocher à mon corps une âme et à mon coeur un peu de substance, et ce n’est pas ma faute, si je respire à vide, si mon pouls soubresaute, si j’hoquète et si j’injure par mon mal ta pensée. J’aimerais être comme toi, Gilbert, et j’aimerais que penser cesse d’être se détruire, ou exister se nuire. J’aimerais que tu m’apprennes comment les dents de scies de mes poumons arrêteront d’user mon coeur et mes artères.

Oh Gilbert, si tu m’aimes. Ou plutôt si un jour tu as pensé m’aimer. Si je t’ai émue. Si quelque chose en moi a trouvé grâce à tes yeux si sévères. Si j’ai pu être ta femme, au moins quelques secondes, rien qu’à toi, prisonnière. Oh Gilbert, reviens moi. Et apprends moi le monde.