Je tâcherai d’être brève, car je te sais bien couard, monde, et tu parviens rarement à suivre les secrétions de mon sacro-saint moi dès lors qu’elles te font l’effet d’être diluviennes, et en cela, tu n’as pas tort, car outre la sagesse qui fait toujours préférer une bruine à une tempête, l’homme possède une horloge (comtoise, puisque je suis dans la Marne, pays à la temporalité scandée par le cri régulier de ce meuble de famille) intérieure très exigeante, ou plutôt un sablier intérieur intransigeant, qui lui fait foutrement savoir que, les minutes étant comptées, il est criminel d’en gaspiller de précieuses et qu’il vaut mieux aller passer son temps en divertissements pascaliens bariolés que de s’adonner à la maudite méditation de la lecture; ceci étant dit, pour ce qu’il me reste à dire, j’admet qu’on puisse trouver activité plus construcive, ou tout du moins divertissement plus efficace que la lecture de mon héraclitéenne prose, puisque comme l’a dit Platon, qui connaissait son affaire, le corps est pourri et Dieu a de la chance de ne pas exister, bref…

Il y a mille choses que j’aurais a te dire, monde, puisque ton Histoire, mal écrite par essence, est gavée d’injustices et qu’un coeur tendre comme le mien est gavé d’amertumes (l’amère tumeur etc. tu connais mieux que moi la chanson somatisante des cancéreux précoces…) et d’amertumes qui toutes demandent à être expurgées par le déversement… Te parler, monde, je le sais, ce serait me laver à grande eau de cette décadence où, vengeur, tu m’as plongée toute entière depuis peu, et me déshabiller de toute cette crasse putride dont tu m’as couverte, mais pourtant, je ne suis plus d’humeur à faire de grands réquisitoires et ma bile noire, ma foi, ma bile noire, à moi, l’atrabilaire, et bien, je la ravale. Tu ne subiras pas la liste de mes troubles… Monde: faisons la paix!

Tu m’as traînée de chambres en chambres (ô ma jeunesse immaculée…) et j’atterris, j’alunis finalement dans cet endroit d’enfance d’Ecury sur Coole dont je parle souvent -j’y étais à Noël, par exemple, fouille dans tes archives: j’étais encore, car jeune, gorgée d’espoir -et où le passé se fait, ma foi, plus sensible qu’ailleurs, sans doute car les morts y habitent plus densément les couloirs et les cadres, sans doute aussi à cause du noir digne de Bernanos qui s’abat tous les soirs sur les champs de betterave, peut-être aussi parce que la chorégraphie élastique des étourneaux y est la seule, et quelle seule!, allégresse… Je me suis résolue à attendre, tassée dans le fauteuil à bascule de l’habitude (il faudrait un tome pléiade entier pour raconter la génèse fantasmagorique de cette image qui ne parle sans doute qu’au cerveau qui l’enfanta: le fauteuil à bascule de l’habitude, c’est vieillir, et depuis peu l’idée de vieillir m’émeut, et j’ai surtout la prétention d’entendre dans cette image un peu grosse une harmonique de type Michaux, barbarement calquée sur cette expression formidable: fumer les longues pipes de la patience, qui me rappelle qu’on fume pour faire passer le temps et que la pipe est un objet d’une lenteur mortelle…) que finisse l’heure d’être amère: j’ai grandi, ça arrive à tout le monde. J’ai grandi au point que je pourrais avoir des envies de famille (spéciale dédicace à il-se-reconnaitra), pour que le temps ne soit plus romantiquement linéaire, mais cyclique, d’anniversaires en anniversaires, de Noël en Noël, de vacances en vacances… On est parfois étrange… Enfin, à d’autres le bonheur de la sarbacane… A d’autres la joie d’être autre. J’aime peut-être déjà les inconséquents flux et reflux des années qui rayeront inlassables le disque de mon âme car je sais que comme une science, la vie est marée montante et, de vague en vague, ensevelit. Viendront avec les années (il fallait bien que j’en revienne une fois, la dernière, c’est promis, à ce chant tabagique et morbide…) qui sait quelles autres épreuves, mais je te sentirai tout près, je sais que tu m’en consoleras…

Alors? Il n’y a pas, cher monde, cher monde, de conclusion qui vaille la peine d’être écrite, mais je prend cependant ici la grosse voix qui me sert à faire toutes les voix d’hommes -la grosse voix du capitaine des pirates qui va nous rouler un palot -et je lui fais dire cette bêtise innomable, cette banalité crasse, cette ânerie catholique embourgeoisée et de toute façon, il ne faut pas m’en vouloir, parce que justement, il se trouve que depuis peu, j’ai découvert que j’étais une sorte de salope de bourgeoise cathotradi, indigne d’existence, quoique j’en eusse, et qui par conséquent peut pousser le lyrisme jusqu’à cet inutile aveu d’amour et de faiblesse, alors ouvre bien grand, monde, tes oreilles de chacal, pour le recevoir comme une perle fine: finalement, ça va bien.

Sois sage en attendant.

Rajout du 12 aout: oublie tout, monde. Je n’écrirai pas un poème de Michaux en même pas un vers, ni un pastiche de la Comtesse de Ségur, quoique j’aime l’utopie malsaine dans laquelle vivent toutes ces femmes sado-masos qui croient qu’il suffit de s’aimer pour s’appeler “ma fille”, d’être bon pour contenter Dieu et de souffrir pour apprendre, j’écrirai un sonnet à la Keats: On a first look on etc. Et je tâcherai de dire quelle fut ma douleur quand j’ai découvert combien passait le temps et combien, dirons-nous, avaient fânés les pétales mordorés de la jeunesse… car finalement, vieillir n’est pas vieillir… on se trompe. Vieillir n’est pas vieillir comme on pourrait vouloir dire “éterniser”, mais vieillir, c’est quitter, et ma foi, ça m’accable. J’aurais aimé, disons, qu’à la fin des Vacances, et l’on revient subrepticement à la Comtesse via une métaphore filable à l’infini, dans la mesure où je connais par coeur les trois tomes de Sophie, sauf le passage des Vacances où Paul raconte l’équipée chez les sauvages, puisque même gamin j’avais compris le concept des récits métadiégétiques et je m’étais dit “peau de zob!”, j’aurais aimé, donc, qu’à la fin des Vacances la Comtesse n’écrive pas cette phrase: nous allons laisser vieillir et mourir nos amis, et que leur vie soudain ne passe pas en un éclair, brisant toute l’illusion romanesque, par une subite accélération de rythme, révélant au passage des absurdités sans nom, comme lorsqu’on apprend que Paul et Marguerite se marient pour s’occuper des deux Rosbourg, bonjour l’ambiance dans la famille, bonjour la vie sexuelle entre frères et soeurs… passons, j’aurais aimé qu’elle laisse tout en plan et que pour l’éternité, ils soient dans cette jeunesse sans âge, dans cette gigantesque vacance où rien n’est impossible, que le petit Jacques ne soit jamais arraché aux bras de Marguerite, que les Rosbourg restent vivre à Fleurville… en fait, finalement, peut-être t’accablerai-je d’un remake de la Comtesse de Ségur, finalement, et j’y ai déja réfléchi, j’appelerai ça Fleurville, Rosbourg et autres plantes grasses, parce que ça montrera que je ne suis pas une lectrice pré-critique et que je ne pleure pas à chaque fois, à chaque fois que M. de Rosbourg prie sur Marguerite endormie, que Paul retrouve Sophie et que la comtesse Blagowsky demande pardon pour toutes les perversions qu’elle a fait subir à sa pupille… on verra ça. En attendant, maudits soient les dénouements…