Elle est terminée! Quoi? l’Eternité. in Sur les trâces du dauphin d’eau douce, éd. PointSeuil, préfacé par G. Adener, 13€75, en cours de réimpression.
Et puisque la brévitude est une valeur trop souvent oubliée, trop souvent délaissée dans nos absurdes, absconses sociétés modernes, il conviendrait que je me contente d’un elliptique haïku bien dense et bien serré, c’est-à-dire nourri d’un tissu conceptuel cohérent et conséquent, quoique ce mot ne veuille rien dire en lui-même, et pourtant, déja, lorsque j’ai pris l’initiative de mettre en exergue cet extrait d’une de mes oeuvres de prime jeunesse, il était déjà exclu que j’opte pour une forme courte et allusive, puisque mettre en exergue une citation plus longue que la substance du texte, non vraiment, ça ne se fait pas, je suis peut-être un rat, un cochon, un poussin et une belette, mais j’ai le sens de l’esthétique et de ce qui se fait, ou bien ne se fait pas. Néanmoins, puisqu’il est déja 10heures28, je tâcherai de ne pas trop ronger le temps qu’il me reste avant d’entammer le cortège des devoirs ordinaires, la longue farandole tellement habituelle, celle qui me ronge, elle, et m’use jusqu’à la corde (de cors, cordis: le coeur), et surtout pour une fois, il faudrait tenter de ne pas faire du paradigme héraclitéen le seul substrat poético-romantique de ma parole, en parlant d’usure de l’âme et de fuite du temps, parce qu’il y en a marre. Soyons légers, pour une fois, monde, légers comme l’hirondelle (hirunda, ae, f) qui dévore les abeilles (apis, apis, n peut-être) dans son essaim (examen, inis, comme par hasard, comme si le concours, à la fin, c’était la ruche et les piqures et moi je suis allergique à ce genre de venin -mais bon sang, SLS, quand cesseras-tu de te plaindre, de te plaindre, de te plaindre, de te plaindre…)
Ame te souvient-il, au fond du paradis, (commençons par cette obsédante poésie…) de la gare d’Auteuil et des trains de jadis (et on s’arrêtera là) et d’avoir surtout rencontré cette bête que tu croyais salée, salée comme disons, une bonne palette de porc telle que la cuisine en automne, tiens donc, ton cher père, ou salée comme le sel de la terre, celui qui ne servira plus à rien s’il vient à s’affadir, qu’à être jeté au badauds et foulé aux pieds par ces mêmes badauds, mais qui pourtant nageait dans les eaux les plus douces, si tant est qu’une eau puisse être douce quand elle lave et qu’elle est susceptible de contenir poissons, poulpes, vases, sirènes, chimères inachevées et autres minotaures, créature du chaos si ce mot à un sens, du néant si on veut faire chic. Cette bête, te dis-je, t’en souvient-il? Elle avait de grands yeux de faons tous mouillés d’émotion et une propension assez incontrôlable à faire des phrases, elle portait autour de son cou sordide le ruban doré de l’Envie, et elle papillonnait, surtout, comme une légère hirondelle (hirunda, ae, f) autour des Choses Humaines, comme aurait dit Aragon… que disait-elle? ce serait, ma foi, trop grave et trop solennel de restituer ici la lettre même de cette poésie véritable du vrai, de cette philosophie véritable du beau, et ce serait mentir, puisque ô poésie, je sais qu’on te méprise et te dénie, alors je dirai simplement qu’elle parlait, (me parlait ou se parlait) d’un entrelacs de voix absolument ridicule de rococo, de ce chalutier colossal qu’on nomme la vie qui ne s’aventure pas dans les eaux douces, mais fend la métaphoriquement balourde houle amère des flots, qu’on appelle rouleurs éternels etc. etc. Oui, mais que disait-elle… enfin, tu étais là comme moi, tu t’en souviens… elle disait des bêtises, des vers, des saletés de vers, tu t’en souviens comme moi, monde… l’homme est hanté et ce sont de pieuses gens que nos athées (nos athées, notre équipe de foot, quoi…) et elle s’amusait à cette drôle de paronomase athée/hanté, parce qu’elle se croyait plus intelligente que les autres et capable de renvoyer dos-à-dos les hommes et leur ferveur, leur bête, leur irraisonnée ferveur, dans son grondement post-moderne et elle se moquait de quiconque ne faisait pas l’étrange choix de l’hétéronomie revendiquée. Mais ce n’est pas tout! L’homme est salé: “vous êtes le sel de la terre, etc. etc.” et salé d’un sel qui goûte amèrement, c’est ainsi, car comme chacun sait, ce n’est pas drôle de mourir… d’autant moins drôle que souvent, mourir c’est cruel, parce qu’on n’aime pas mourir. D’aphorismes en aphorismes, rappelle-toi, elle t’avait emmené jusqu’à l’agacement (tu n’aimes pas les poètes, foutre!) et tu avais fini par toiser vertement sa face de dauphin (sourire colgate, grands yeux de faons, oreilles de fennec, voix de pigeon) et par lui retorquer une méchanceté pleine d’esprit, façon Audiard ou façon Marivaux, mais les répliques qui sont en creux, et vexé, le dauphin avait fait une dernière cabriole pour replonger dans son flot lisse. Dauphin d’eau douce… mon oeil, va…
Seulement, aujourd’hui, tu le cherches, cet animal. Pas de métaphore là-dessous, pas d’allégorie, ah non, surtout pas, c’est trop kitsch. Tu le cherches vraiment, c’est à dire que tu vas à la pèche avec un filet, un paquet de saumon fumé, et une grosse lampe nazie pour l’interroger en cas de prise, et planté sur ton grand chalutier fantastique, qu’on appelle rouleur éternel de victimes, tu attends misérablement qu’il refasse surface (cette fois, le chalutier nage en eaux douces, parce que tu as pensé à tout). Tu crois parfois qu’il va venir, mais c’est une tanche, une bonne grosse tanche, ou pire un poulpe d’eau douce, et cette fois, c’est si laid que tu te caches pendant plusieurs jours en fond de câle, “aux fers”, cries-tu quand tu te cadenasses, parce que ça te fait du bien de prendre un peu l’air moisi des sous-sols. Le plus souvent, tu attends sur le pont, lové dans le fauteuil à bascule de l’habitude, pas de surprise, fumant les cigarettes de l’impatience, pour te changer, et jusqu’au malaise tu te berces et tu inspires. Passe une nuée de mouette, tu leur poses la question, elle te fait un bras d’honneur. Tu n’as plus l’énergie de te fâcher alors d’énervement, tu t’endors, et quand tu te réveilles, comme dans un Jane Austen, le dauphin d’eau douce est venu te poser sa carte de visite mais le majordome a dit que tu étais indisponible et c’est reparti pour un autre cycle d’attente.
Le temps passe. Tu cueilles le jour (carpe diem, obligé). Tu t’ennuies (éternullité, obligé) et c’est comme une malédiction. Sans métaphores, surtout, sans allégories, parce que c’est trop kitsch, vous savez tous ce que j’en pense…
Quand tu auras mis la main sur cette saleté de dauphin, (tu t’imagines bien le saisir par le col comme un chat et le tirer de l’eau avec l’air énervé de Mme Griset qui punit Pouf), ce sera à son tour d’aller dans la cale, et là, là plus de couille molle qui tienne, ça va chier des bulles et des vraies bulles. Il va prendre cher, ce pauvre dauphin. Tu battras la cadence selon les principes d’Hegel sur ton gros tamtam pourpre et tu lui hurleras jusqu’à épuisement “travaille, prophète” (bon sang, tout ce récit préliminaire pour le bonheur d’écrire cette phrase débile que j’aurais aussi bien pu mettre en titre et basta). Seulement à épuisement, c’est toi qui iras te coucher dans le hamac de la quiétude et il continuera à brasser dans son coeur le sceau à glace du chagrin jusqu’à avoir craché son bon sang d’aphorisme, qui ne te plaira pas, c’est sûr, mais au moins, tu auras le coeur net.
Love from Voiron.